Le 7 avril dernier sur le site web du Soleil de Québec, le chercheur associé à l’Institut économique de Montréal et ex-commissaire de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois (CAAAQ) Mario Dumais critiquait sévèrement le système de mise en marché dans le secteur acéricole. Pour ce dernier, «le système de gestion de l'offre est improductif. D'une part, les consommateurs paient plus cher pour les produits de l'érable. D'autre part, les exportations sont moins concurrentielles et le système rend plus difficile la diversification de la production. Dans ce secteur comme dans bien d'autres, la bureaucratie sclérosante doit être remplacée par une libéralisation propice à l'innovation».
«Dans vraie vie», le président de la Fédération des producteurs acéricoles du Québec (FPAQ), M. Serge Beaulieu, a tôt fait de transmettre une réplique au quotidien Le Soleil :
L’arrivée du printemps au Québec est marquée par le temps des sucres, cette période de réjouissance où chacun peut fêter la fin de l’hiver. Malheureusement, c’est aussi le moment de l’année où on peut lire des âneries concernant le sirop d’érable dans les journaux! Bien sûr, chacun a le droit à son opinion, mais quand des affirmations erronées proviennent d’un membre de la Commission Pronovost, supposément au fait de l’agriculture québécoise, c’est plutôt surprenant, non?
Ainsi, M. Mario Dumais publiait récemment une lettre d’opinion fort désolante qui démontre curieusement une grande méconnaissance du domaine acéricole québécois. Pourtant, l’auteur n’a-t-il pas fait le tour du Québec en 2007 en compagnie de madame Pascale Tremblay et de monsieur Jean Pronovost dans le cadre de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois afin d’en savoir davantage sur les enjeux et défis de l’agriculture et de l’agroalimentaire d’ici? Faut croire qu’une partie du constat de l’histoire acéricole québécoise ne s’est pas rendue aux oreilles de M. Dumais… à moins qu’il ait volontairement refusé de voir l’évidence! Enfin, lui seul le sait!
Mais de grâce, d’où vient cette affirmation à savoir que les acériculteurs doivent posséder la « permission » de leur Fédération pour transformer et mettre en marché leur propre produit? À notre connaissance, une bonne partie de la population d’ici achète justement son sirop directement chez leur « acériculteur de famille », qui est souvent un lointain parent ou encore le beau-frère de la 2e voisine de leur cousin. Ainsi, selon nos estimations, la très grande majorité du sirop que consomment les gens d’ici provient du « circuit court » qu’est la vente directe au consommateur. Et ça, aucun règlement de la Fédération ne limite ce genre de transaction. Au contraire, la Fédération encourage ce type de vente où le consommateur peut fraterniser avec un acériculteur afin d’en savoir davantage sur le monde rural et vice-versa. Mais bon, selon M. Dumais, ce n’est pas permis! Plutôt surprenant comme fausse affirmation.
Également, d’affirmer que la quantité de sirop d’érable que peut produire un acériculteur est limitée par son quota est tout simplement faux. Tous les gens impliqués en acériculture le savent : chacune des entreprises peut produire une quantité de sirop supérieur à son propre contingent : c’est un choix personnel, tout simplement. D’ailleurs, en 2009, année record de production québécoise, environ 7 millions de livres de sirop ont été produites « hors-contingent » et personne n’est venu taper sur les doigts des gens qui l’ont produit. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le contingent de production en acériculture gère plutôt la priorité de paiement du sirop aux entreprises : le sirop produit selon le contingent est d’abord payé. Puis, lorsque ce type de sirop est entièrement vendu, l’agence de vente gérée par la Fédération paye par la suite les volumes « hors-contingent ». La décision de faire ou non du sirop au-delà de son propre contingent devient donc une décision d’affaire de la ferme. La plupart du temps, si elle le souhaite, la ferme poursuit la production jusqu’au bout de ce que dame Nature lui donne. Autrement, elle peut, à son gré, « fermer la valve » et terminer sa saison de production plus rapidement. C’est une question de liberté d’entreprise. Jamais, au grand jamais la Fédération acéricole n’interviendra dans ces décisions personnelles d’entreprises privées.
Du côté du lien avec les coopératives de production acéricole, M. Dumais divague complètement. Il affirme que les coops ne peuvent plus s’approvisionner directement auprès de leurs membres! C’est bien mal connaître ce qui se passe sur le terrain. Ainsi, les coopératives continuent de recevoir le sirop de leurs membres depuis toujours. De plus, si elles ont besoin de sirop supplémentaire, la Fédération peut leur en vendre à partir de la Réserve stratégique mondiale que les producteurs gèrent eux-mêmes. Ceci permet donc à une coopérative de remédier à un manque ponctuel de sirop en cas de faible récolte. Sinon, elle serait obligée de mettre un X sur son propre développement de marché. Et ça, jamais au grand jamais, la Fédération acéricole ne travaillera à limiter les marchés du sirop d’érable, au contraire.
Et parlons-en de la Réserve stratégique mondiale! Cet entrepôt de sirop géré par la Fédération assure un approvisionnement constant et fiable des marchés, tout en limitant à outrance les bulles spéculatives provoquées par les ruptures de stock, telles que celles vécues dans les années 80. Où était M. Dumais quand le sirop se vendait 0,50 $ la livre une année et puis 2,50 $ la livre l’année suivante? Était-il possible pour les exportateurs de sirop de se développer adéquatement avec une variation si intense du prix de la ressource? Une chose demeure : les exportations de sirop d’érable canadien ont battu un record absolu en 2007 : 89,5 millions de livres de notre sucre national sont parties à l’exportation, et ça, malgré la présence de contingent en production, d’une réserve stratégique, d’une agence de vente et de la gestion de l’offre… C’est quand même bizarre que les records de vente en termes de volume ont été observés alors que tous les outils mis en place par la Fédération acéricole sont censés nuire au développement libre de l’entreprise… Je laisse le soin aux lecteurs de tirer leurs propres conclusions.
Autre élément troublant du discours de M. Dumais : le système n’encouragerait pas la coopération entre producteurs et acheteurs. Alors, comment explique t-il que pour les prochaines années de commercialisation 2011 et 2012, les principaux intéressés se sont entendus de gré à gré dans une convention de mise en marché entièrement négociée, sans aucune intervention ni décision arbitrée de la Régie des marchés agricoles et agroalimentaires? Si ce n’est pas une belle collaboration, je ne sais pas ce qu’il souhaite de plus ! Quel dommage de ne pas être mieux informé des actualités acéricoles.
En ce qui a trait au développement acéricole de nos voisins américains, ontariens et néo-brunswickois, on ne doit pas se surprendre de l’engouement de ceux-ci envers l’érable. Le Québec est leader de ce domaine et les outils qui ont été mis en place par le sacrifice des acériculteurs d’ici bénéficient à l’ensemble de la filière d’ici est d’ailleurs. Mais, le Québec marque le pas de nombreuses façons et ses voisins, bien que plus efficaces qu’avant, sont toujours en retrait derrière lui. Dernière nous, en termes d’entailles (43 millions au Québec, 4,2 millions dans le reste du Canada et 9,8 millions aux États-Unis) mais surtout, dernière nous en termes de gestion de la qualité et de la traçabilité. M. Dumais sait-il que nous faisons inspecter les quelque 160 000 barils de sirop d’érable qui sont produits annuellement au Québec? Sait-il que le consommateur souhaite de plus en plus un produit pur, naturel et exempt de problème de goût? Sait-il que malgré le bon vouloir de nos voisins, nous sommes les seuls et uniques à pouvoir se targuer auprès des exigeants importateurs japonais que nous avons un efficace système de traçabilité? Et ça, personne d’autre n’a cette carte de visite auprès des nouveaux marchés. Personne… à part nous, les Québécois! Le leadership, nous l’avons. Et la saine compétition de nos voisins ne fait qu’encourager notre propre dépassement, notre efficacité et la recherche constante de baisse du coût de production! Monsieur Dumais serait-il contre ces concepts? Ça serait surprenant!
Mais bon, trêve d’acharnement. Nous passerons donc sous silences les divers produits innovants qui ont vu le jour depuis les dix dernières années en acériculture, tels que les flocons d’érable, les boissons alcoolisées à l’érable, le maïs soufflé et les noix à l’érable, la barbe à papa et les chocolats fins haut de gamme à l’érable, sans parler des produits cosmétiques à l’érable… Saviez-vous que de plus en plus de Québécois cuisinent l’érable avec le porc ou le poulet, et ce, à longueur d’année? Et saviez-vous monsieur Dumais que la commercialisation de l’eau d’érable symbiotique (avec pré et probiotique) est pour bientôt ? Une chance que l’innovation est anéantie par notre système de contrôle n’est-ce pas? Mais peut-être n’avez-vous pas suivi l’évolution rapide de ce développement, ni le fait que selon une étude réalisée en 2010, l’acériculture génère 12 000 emplois équivalents temps plein au Québec, fournit des revenus de taxation de quelque 186 millions de dollars et contribue à hauteur de 734 millions de dollars au BIP québécois. Mais maintenant, vous le savez!
En terminant, mentionnons que ce sont les acériculteurs eux-mêmes qui sont décideurs avant tout dans leur méthode de mise en marché de leurs produits. Si ceux-ci pensent que le système actuel n’est pas souhaitable, il changera. En 1989, ils étaient une très forte majorité à voter en faveur de la mise en place d’un plan conjoint permettant la mise en place des outils que nous utilisons aujourd’hui. Qui souhaite vraiment revenir à l’anarchie des années 70 et 80? Qui souhaite revenir aux faibles volumes d’exportation de l’époque? À qui cela profiterait-il vraiment?
Serge Beaulieu, Président
Fédération des producteurs acéricoles du Québec
lundi 11 avril 2011
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